avr 192012
 
Doisneau rentrée scolaire

Je rebondis à chaud à cet article de Christine Vaufrey sur Newsring « L’école ne rate rien, ce sont les gens qui ratent des choses », car je manque de place dans les commentaires pour le faire.

Un système stable et résilient… oui mais jusqu’où ?

Christine Vaufrey  met en exergue – ce qui pourrait justifier de s’en tenir au modèle actuel – la grande solidité structurelle du système éducatif actuel, et sa capacité de résilience, puisque de faits il résiste à tout… En tout cas à tout ce qui a pu lui arriver jusqu’ici ;)

Je ne partage pas complètement ce point, car personnellement je ne suis absolument pas sûre que cette solidité structurelle soit, aussi, à même de résister durant encore des années et des décennies, non pas aux innombrables réformes venues d’en haut du système vers le bas, mais bien plutôt au tiraillement, à la fissure, qui s’élargit toujours plus, entre l’intérieur du système, et le monde dans lequel il s’inscrit. Mondialisation, accélération des temps, capacité à absorber sans dysfonctionner les pressions structurelles sociales et sociétales…

Vue sous l’angle de l’innovation, l’article décrit l’école d’aujourd’hui comme « une machine efficiente plutôt qu’efficace », qui absorbe l’innovation, parce que c’est son rôle de le faire. Elle est « faite pour fonctionner comme elle fonctionne », et laisse une latitude à l’innovation, à condition que celle-ci se coule dans le moule. J’ai relevé à ce sujet deux phrases intéressantes :

- L’innovation a sa place à l’école, y compris au travers des usages faits des outils numériques. À condition qu’elle reste à sa place, c’est à dire à la place de l’individu, plus rarement au niveau des établissements.

- Des dispositifs d’accompagnement à l’innovation existent dans la plupart des académies. Ils sont peu utilisés, et généralement au niveau d’un enseignant, d’un groupe d’enseignants sur une discipline, rarement au niveau d’un établissement. Cherchez l’erreur.

Refonder, ou ne pas refonder ?

Arguments que l’on pourrait opposer à une refondation éventuelle. En effet,
La liberté pédagogique fondamentale (…) permet à qui le souhaite de développer des pratiques utilisant largement outils et ressources numériques. Ou pas.

Or à mon sens, tout est justement dans ce « ou pas ». Ce « ou pas », vaut aujourd’hui, dans un monde où le numérique peut encore être une option.

Mais cela sera-t-il encore vrai dans 10 ans, 20 ans ? Peut-on en termes politiques penser l’avenir du système éducatif sur la base de ce « ou pas » ? Peut-on en termes politiques *ne pas* penser l’avenir du système éducatif ? :)

Par ailleurs, l’école est faite pour fonctionner comme elle fonctionne, c’est certain. Pour autant, comme le souligne Christine Vaufrey , dans le système actuel, « plus on regarde les choses de haut, plus on simplifie et on formalise. » Et l’on voit qu’en procédant ainsi on ne parvient pourtant pas, de faits, à résorber les inégalités et résoudre les effets de bord du système, y compris dans l’allocation des moyens. Lisez par ex. à ce sujet cet article du Monde d’il y a quelques jours « Ecole : les moyens attribués renforcent les inégalités. » (je pourrais vous décrire quelques unes des raisons systémiques – et non pas seulement de politiques partisanes – qui produisent ce type d’effets, mais le propos a moins sa place ici.)

Numérique intégré, ou architecture numérique ?

Je pense pour ma part qu’il existe très probablement une voie structurelle médiane entre les deux propositions, entre un macro-système qui sur-étouffe innovation et équité de gestion des différences, des inégalités et des individualités, et le seul exemple anglais pris dans l’article, d’écoles indépendantes et livrées à elles-mêmes.

Pire, je pense que trop s’accrocher au premier est le meilleur moyen de continuer à ouvrir une voie royale aux secondes.  (Car parmi les autres « possibles », pourquoi ne pas évoquer plutôt le modèle finlandais, par exemple ?)

Et le fait que l’innovation mobilise à des niveaux individuels, plus rarement d’établissements (Cf. les deux phrases relevées plus haut) me parait assez signifiant des directions à prendre : car si l’innovation ne mobilise qu’un ou deux enseignants d’un établissement, en revanche vue transversalement, elle mobilise de nombreux enseignants de plusieurs établissements.

Le 2.0 se pense en termes de modèles ouverts, « glocaux » (global + local) et d’architecture distribuée. Le numérique modifie les rapports à l’espace et au temps. Il ouvre, de faits, des portes sur l’extérieur et des routes latérales, qui, notamment, permettent de donner du champ à l’innovation, et de désensiler, donc d’offrir des moyens de mieux gérer la collaboration, la spécificité ou la différence sans nécessairement les tirer vers l’inégalité, la simplification ou l’uniformité.

Il s’agit donc d’exploiter le numérique non pas seulement comme « outils au service de l’usage individuel » (ce qui est une vision du numérique intégré, encapsulé, où le niveau de granularité dans lequel il s’inscrit est, par exemple, l’établissement), mais bien à son échelle réticulaire (vision du numérique reliant les différentes entités et acteurs, au sein de référentiels, de champs d’interactions et de cercles opérationnels, recouvrant un territoire donné – le département ou la région par ex. -).


Viser cette voie médiane entre le système actuel pyramidal, et sa complète atomisation, revient à concevoir l’éducation 2.0 dans une vision beaucoup plus orientée « territoires + numérique » (et conséquemment une plus grande autonomisation locale, des acteurs de terrain).

Le numérique, compris dans ses conceptions technologiques actuelles (SOA, cloud computing…) devrait s’intégrer non pas seulement dans le contenu et les outils de l’école, mais bien servir de composant, de matériau, à *l’architecture*, l’ossature-même du système scolaire.

Ossature qui devrait s’aplatir, et s’étendre d’articulations fines, sans s’arrêter aux niveaux intermédiaires ni se limiter au traitement des aspects administratifs. Et ossature dont l’Etat se devrait d’être garant afin d’exclure toutes inégalités à ce titre. Ce qui de faits, revient à viser l’inverse de l’actuelle répartition d’attributions « Etat / collectivités » pour ce qui concerne les moyens matériels.

 

Doisneau rentrée scolaire

Photographie Robert Doisneau


mar 102012
 
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De la toxicité à l’énoncé

Pierre Denier dans ce récent billet sur les groupes LinkedIn, Viadeo, etc., notamment liés à l’emploi, évoque la toxicité des groupes de discussion en ligne.

En fait d’intelligence collective, véritables défouloirs et déversoirs d’états d’âme, ils enferment les participants dans une logorrhée, multiple, complètement contre-productive, qui agrège toute les récriminations, toute l’expression d’impuissance, toute la négativité, imaginables.

On discutait sur Facebook de ce que le phénomène n’est pas propre aux groupes en ligne. Mais aussi du fait qu’on pouvait sans doute y déceler des aspects positifs.

  • Très pragmatiquement, je me dis qu’il est – peut-être – préférable que les gens se défoulent en ligne, plutôt que sur leur conjoint ou leur voisin. :D
  • D’un point de vue plus mécaniste, ce bouillon d’états d’âmes, cet agrégat de négativité, de tout « ce qui ne va pas », est donc intrinsèquement porteur de toutes les voies de résolution possibles au plan systémique [pour peu que le dit système sache les exploiter]. Des maux en mots. En quelque sorte, le meilleur lieu de recueil de besoins qui soit ! (chacun sachant qu’entre les besoins objectivisés selon nos modèles d’analyse fonctionnelle actuels, et ceux subjectifs intégrant toute la dimension humaine, psychologique, il y a un pas qu’aucun projet au monde n’est prêt de réussir à franchir !)

Résoudre, c’est hacker le système

Seth Godin dans cet autre billet (sur sa propre « non conformité aux bonnes pratiques » du blogging et du SEO), disait l’autre jour « One way to work the system is to work the system. The other way is to refuse to work it. »

En refusant de se conformer aux principes contraignants et aux effets toxiques du système (de référencement naturel), Seth Godin n’en prouve pas moins qu’il peut exister (en tant qu’humain pensant et reconnu). Et même ainsi engager une émergence positive puisque le système lui-même (celui de Google, par exemple) sera un jour ou l’autre amené à évoluer pour intégrer les contraintes que Seth Godin (et d’autres) lui imposent.

Une réfutation par ses actes, en quelque sorte, de la théorie sur laquelle est bâti le système. L’obligeant par là-même à évoluer. « If you can’t hack it, you don’t own it » But if you hack it, you’ll have it.


Absolument tous les systèmes, sociaux ou techniques, ont leur toxicité. Nous ne devrions pas la subir passivement, ou nous laisser envahir ou déborder par elle. (ou c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres ;) ) Cette toxicité, c’est le grain de sable du système. C’est le grain de sable… qui dans l’huître se transforme en perle : c’est précisément là que peut émerger l’innovation.


Lorsque l’énoncé d’un problème est exactement connu, le problème est résolu; ou bien c’est qu’il est impossible. La solution n’est donc autre chose que le problème bien éclairé. (Emile-Auguste Chartier, dit Alain)



jan 302012
 
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S’arranger pour retirer sa canne blanche à un aveugle. Dès qu’il se cognera ou tombera, conclure qu’on savait bien qu’il n’était pas autonome.

Passer 50 personnes à la torture ou au filtre d’une épreuve destructrice. Conclure que les 3 ou 4 qui s’en sont sortis, sont devenus plus forts ou plus résistants (« ce qui ne tue pas, te rend plus fort »). La réalité étant qu’ils l’étaient déjà à l’origine (sans quoi ils y seraient restés comme les autres) mais que l’épreuve en elle-même, les a probablement altérés.

Épuiser et priver de ressources les populations les plus défavorisées, en sorte que toute étincelle de ressort ne leur reste accessible facilement, que par la satisfaction de besoins primitifs : mal manger, s’assourdir de stupidités à la TV, etc. Conclure que ce sont le manque de volonté et l’incurie, qui sont la cause de la pauvreté.

Confondre les causes et les effets… fréquente erreur de logique.

A la source de nombre de « réécritures de l’histoire », du point de vue sociologique de principes erronés ou excessifs de méritocratie, ou de celui de l’innovation et de l’entrepreunariat, de prises de risque secondairement amplifié, inutiles et superflues.

Et si l’on réussissait à s’en affranchir ? Cela permettrait de construire beaucoup plus de choses, plus belles et plus grandes. Comment, par exemple, espérer voir un jour naître un nouveau Google en France, sur ces bases ?

L’effort, l’erreur, l’échec, sont utiles : ils servent à acquérir le réflexe mental d’identifier rapidement une mauvaise voie pour l’abandonner et immédiatement chercher un autre mode de résolution du problème, mais n’ont pas intrinsèquement d’autre valeur (pédagogique) que celle-là.

Effet d’une morale judéo-chrétienne ? Faut-il nécessairement enfanter dans la douleur, pour que l’enfant mérite de vivre et s’épanouir ? Faut-il mieux s’entêter à faire pousser un fruit dans le désert, ou essayer de transformer le désert en verger ?



Pommes – Chateau Richeux, Cancale de vincen-t, sur Flickr. (licence CC BY-NC-SA 2.0)


jan 202012
 
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Prévoir le futur est confortant et rassurant. Humain. Un Sens collectif auquel combiner le Sens individuel, pour faire notre contribution au Tout.

C’est aussi assez peu utile. (on se trompe beaucoup : manque incommensurable de données)

C’est en le faisant, qu’on crée l’avenir. Gigantesque puzzle dont nous, ou d’autres, placerons les pièces.

Prévoir permet de les placer plus vite, plus rationnellement.

(Ou pas.)



Recursive Chessboard par Gadl sur Flickr. Licence CC BY-SA 2.0




jan 072012
 
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Je ne me suis pas livrée aux fameuses « prédictions de nouvel an » : si vous voulez en consulter, vous devriez en trouver sur pas mal de blogs, où elles fleurissent en décembre et janvier. (L’expert est un peu la « Madame Irma » de la knowledge economy. ;) )

Une confidence (qui fera rire tous ceux qui me connaissent) : n’ayant pas de boule de cristal, ni de doctorat de cartomancie appliquée – mais quelques notions de probabilités -, je déteste les prévisions et ne pratique jamais ce genre de jeu que je trouve idiot, humainement risqué et irrationnel. :) (presqu’autant que les théories financières quantitatives : la finance est aussi un commerce… de la promesse.)

Du moins, j’essaie… Car dans un environnement d’humains dont la seule préoccupation, au fond, est ce qui leur arrivera demain, sachez que ce genre de résolution est en général plus difficile à tenir que d’arrêter de fumer ! (Ceci étant par contre une théorie assez constante, que l’on soit diseuse de bonne aventure dans une roulotte d’apparat façon cour des miracles, ou conseiller-expert près des grands de ce monde, paré de moultes estampilles « élite de la nation » !)

Voici donc quelques mots, non pour « prévoir » ou « prédire », mais très modestement « décrire l’horizon » [des possibles] tel qu’actuellement je l’entrevois.

Du numérique comme finalité, au numérique comme moyen

Les 15 dernières années ont été celles de « l’outil perçu en soi comme une finalité ». Il fallait passer de l’informatique au numérique, donc bâtir et s’approprier les concepts, les langages et les outils, les potentialités des « analytics » et des « data », les medias sociaux, la mobilité, etc. La « belle époque », aussi, des pures players.

En 2011 (notamment avec le rôle joué par les medias sociaux dans le printemps arabe), un point de bascule a été atteint (sinon dans le mouvement, dans sa prise de conscience collective). Dans de très nombreux domaines, les frontières (économique, psycho-sociale, etc.) entre ce qui est « numérique » et ce qui ne l’est pas, entre « traditionnel, physique » et « virtuel, immatériel« , sont désormais en voie de déclin : en train de finir de disparaître (pensez par ex. au commerce traditionnel / en ligne, aux industries du jeu vidéo, de la formation, de l’information, de l’image, de la musique, du livre, etc.).

Dorénavant le numérique *est* partout, et, à des degrés divers, tout est connecté, en ligne. Il faut donc, déjà, très vite finir de l’intégrer partout où il ne l’est pas assez ou pas encore, pour s’interdire toute fracture.

L’outil ramené [en moyenne] à son rôle de « moyen », le mouvement qui s’opère alors, est un repositionnement (ascendant) vers une [nouvelle] finalité : guidée par la créativité et le sens, elle concerne compétitivité collective, empowerment humain et innovation sociale. 

Un degré d’innovation sociétale et sociale… modelant les organisations ?

Vu depuis l’entreprise, je perçois ce type d’innovation agir à un niveau supérieur de ceux au sens de Schumpeter, en ayant un pouvoir fort de « design organisationnel ». L’enjeu : de nouvelles organisations d’organisations.  [autres billets à venir]  

Les causes : une flexibilité accrue des architectures et un déplacement extrême (d’un point de vue théorique : jusqu’à en sortir !) du centre de gravité des structures informationnelles (effet « cloud » sur les SI, multiplication des points de porosité…) ; une modification du rapport de forces et du degré de superposition entre les systèmes « humain » et « machines » (organisation / SI) ; le développement d’organisations plus fréquemment / fortement orientées vers le sens (cf. notamment l’entrepreneuriat social et l’ESS), etc.

Plus largement, il paraît au moins évident que la technologie, de différentes manières, se fluidifie, se dissout et s’effacera toujours plus dans l’environnement, derrière l’usage et le sens conféré, ceci partout et à toute échelle d’observation : celle de l’état, la ville, l’entreprise, le commerce, l’école, le poste de travail, la maison, la personne, chaque objet du quotidien…

Pour bâtir des stratégies porteuses de valeur, c’est donc désormais à cet environnement réel qu’il faut s’intéresser. Notamment, en donnant à ses bâtisseurs, ses acteurs, ses contributeurs, le pouvoir d’agir dessus, selon leur propre sens, par et avec le numérique. Humain au centre et « société Lego ». (Un jour parlera-t-on sans doute moins d’UGC comme « user generated content », que comme « user generated context » !)

Par ailleurs, il faut comprendre le replacement des lignes directrices globales (les flux d’échanges humains), et agir pour les accompagner (mobilité, visual-conf, localisation – traçabilité, etc.). Le passage de modèles « global / local » à des modèles « global / hyperlocal – interlocal » va s’étendre à de nombreux domaines de la vie (et pas seulement ceux déjà concernés par le « SOLOMO » – social local mobile – sur le mode « ludique / géo-loisirs », du type Foursquare).

Enfin, il faut « penser résilient » car tous ces mouvements ont lieu dans un contexte de fort déficit de connaissance et de maîtrise, mais à un niveau que l’inconscient collectif juge à l’évidence élevé, de risques d’effets environnementaux très structurants, de disruptions majeures sinon d’impacts de crises systémiques de tous types.

Et vous, comment voyez-vous l’horizon des mois et années à venir en matière numérique ?


jan 012012
 
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Voilà ce que m’a souhaité ma fille pour la nouvelle année… (pour l’anecdote, la carte précisait aussi : « maman je t’aime beaucoup comme mes cochons d’inde » :) )

Pourquoi un bateau ?!
Et bien je ne saurai pas mieux vous l’expliquer que Wikipedia :

« Un bateau est une construction humaine capable de flotter sur l’eau et de s’y déplacer, dirigée ou non par ses occupants. »

Le mot, du germanique baito- (briser, fendre) et -ĕllus («eau»), peut concerner n’importe quelle structure flottante pouvant avancer efficacement et être dirigée. Son usage peut être contesté pour les sous-marins – qui peuvent flotter mais se déplacent dans les trois dimensions -, toutefois leurs équipages-mêmes désignent fréquemment leur bâtiment comme leur « bateau ».

« Les bateaux ont pris part aux grandes explorations, aux découvertes scientifiques et à la propagation des grandes cultures (…) De la barque monoxyle du mésolithique au porte-avions à propulsion nucléaire moderne, les bateaux racontent tout simplement l’Homme. »

Maintenant que nous avons passé « l’an I de la grande disruption » (dixit JM. Billaut), nous allons avoir besoin de véritables armadas, poussées par la conviction humaine et par le vent, pour explorer l’inconnu et conquérir les nouveaux espaces qu’offrent la mondialisation et le numérique.

Aussi, quelles que soient la forme et la destination du vôtre, je vous souhaite, à vous aussi, « un bateau pour 2012 ! »

Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. (Platon, Dialogue de Critias)

Ce sont de mauvais découvreurs, ceux qui pensent qu’il n’existe pas de terre, quand ils ne peuvent voir rien d’autre que la mer. (Francis Bacon)


L’Europa (Santander) par Tomorrow Never Knows sur Flickr.


Le Star Clipper par wileypics sur Flickr.


déc 202011
 
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Si vous envisagez de reprendre des études et n’êtes pas encore fixé sur la spécialité à laquelle vous consacrer, je vous recommande la lecture de cet article de Slate (merci à @Steven Petitpas)  qui vous dira tout sur la science des zombies. Outre l’éventualité de susciter des vocations il m’a, surtout, paru une bonne introduction pour ce billet, dont l’iconoclasme m’avait jusqu’ici préservée de le sortir de mes brouillons.

Nous avons donc désormais les cygnes noirs, et les zombies. Des sujets très sérieux, malgré les apparences. Une « véritable cure épistémologique », pour reprendre les termes de l’article, qui devrait d’urgence être prescrite à tous les experts de l’expertise et autres détenteurs monopolistiques du Savoir, qui n’ont pas toujours bien saisi que notre terre à nous aussi, est sans doute plate.

Du risque de méconnaître le risque

L’expertise : voilà un sujet orienté d’avance, étant donné que je n’ai encore jamais réussi à déterminer de quoi je pouvais bien être experte, ce qui n’a pas manqué de m’inquiéter (et accessoirement de pas mal me compliquer la vie) ! Mais l’idée même d’expertise présente des dangers bien réels. On se prend par exemple à rêver que certains génies de la finance s’adonnent à ces ludiques exercices de hacking neuronal, qu’ils paraissent avoir parfois un peu trop délaissés au profit de positions certes moins inconfortables (mais somme toute assez peu exposées à d’autres risques que purement virtuels).

  • Le risque de l’expertise, c’est d’abord l’aveuglement : qui vous fait décortiquer au microscope le grain de sable entre vos doigts pour l’expliquer et le prolonger en plage hawaïenne, à grand renfort de raisonnements brillants et d’abstractions élégantes. En oubliant de voir l’immense volcan qui se trouve juste sous vos pieds.
  • C’est aussi la difficulté à s’abstraire de ce qui enferme la pensée. Les dogmes, les conventions sociales, les querelles de clochers, l’étanchéité disciplinaire revendiquée, fragile assurance de rigueur scientifique dans une bulle de savon faite, aussi, de représentations prolongées, de limites de perception, de simplifications, de réflexivité, de singularité, et d’argumentation circulaire.
  • Et c’est celui de l’escroquerie intellectuelle tapie derrière les langages hermétiques, les chiffres et les codes, les signes cabalistiques et les symboles auxquels les techniques les plus ésotériques n’ont rien à envier. Dont l’effet est, dans le meilleur des cas, de préserver les enceintes fortifiées d’une oligarchie d’initiés. Et donc dans le pire, de pouvoir raconter à peu près n’importe quoi pendant très longtemps, sans que personne ne songe même à le contredire (notamment pas ceux qui le pourraient : entre gens sérieux, de bonne compagnie et très occupés, pensez-vous).

Vous me direz que la vision est sévère et caricaturale ;) Certes. Mais c’est aussi une conscience à ne jamais quitter de l’infinie petitesse de notre savoir, des frontières de nos connaissances, de nos certitudes, tout experts (et tous experts) si éduqués et avertis – par rapport aux générations précédentes – que nous soyons tous aujourd’hui. Nous ne savons rien : c’était déjà le cas hier, et ce le sera encore demain.

Nos mathématiques financières sont par exemple à peu près aussi aptes à décrire notre monde, que ce que la science contemporaine reproche à l’astrologie et à l’astronomie géocentriques de l’avoir été hier. Et les arrogantes certitudes de maîtrise des (micro)risques dont se parent foi et rites technicistes auto-confortés par un langage scientifique, n’ont d’égale que la méconnaissance quasi-absolue, et l’amplification assumée, de ceux (hautement-improbables-puisqu’on-ne-sait-pas-les-évaluer), qui se situent tout autour ou à l’échelle au-dessus.

La science qui fait avancer le monde… ou le monde qui fait avancer la science ?

Le monde n’avance pas en prolongeant de l’intérieur, en justifiant et en raisonnant élégamment, ce qui a marché avant ou marche localement. Il avance en détectant et en essayant de combler ce qui (aurait dû/pu marcher mais) ne marche pas.

Le futur est le fruit de lignes de force et de macro-transformations dont nous ignorons tout et que nous ne maîtrisons en aucune façon. Mais qu’il est sans doute temps désormais d’explorer (ne serait-ce que pour ne plus y laisser la part si belle à la magie et à la superstition).

La créativité et la démarche tâtonnante du bâtisseur, de l’explorateur, de l’artisan, de l’artiste, de l’autodidacte, ne sont que tentatives modestes de résolution : combler les brèches, essayer un autre chemin, relier ce qui diverge, passer du désordre à l’ordre et inversement (et non pas « ordonner un peu plus l’ordre tout en ignorant le désordre »), créer du sens.

Mais il faut pourtant espérer que leurs orientations actuelles deviennent rapidement le terrain de jeu des scientifiques de demain : il faut hacker l’expertise, ouvrir les paradigmes, retrouver l’humilité du « non savoir » mais du « essayer de faire », notamment en cherchant les voies de l’intégration du peu (de savoirs) que nous possédons. 

L’empirisme artisanal est certes loin de « science exacte » et de démarche infaillible. Mais enfin, quoi qu’en pensent beaucoup, dont une proportion étonnamment non négligeable d’experts très sérieux avec de belles cravates (ou parfois sans, la cravate n’ayant en fait que peu à voir là-dedans, si ce n’est par pure fantaisie, et subsidiairement par le même effet Milgram que la blouse blanche), nos plus doctes et rationnelles connaissances ne nous ont, elles non plus, jamais garanti que le soleil se lèverait demain.

Ceci n’engageant que moi, n’hésitez surtout pas à protester, et à revendiquer votre expertise ! (enfin… si vous l’osez encore :D )


Quand je n’ai plus de rouge, je mets du bleu. (Picasso)

Grau, teurer Freund, ist alle Theorie
Und grün des Lebens goldner Baum.
(Goethe, in Faust)

 


« Constraction of deformation » de markb120, sur Flickr. (licence CC BY-NC-ND 2.0)



déc 082011
 
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Rien ne va plus pour l’entreprise 2.0. « La fin d’un cycle » dit Frédéric Poulet, « A déconstruire » pour Frédéric Bascunana, réinterrogé ici par Carnets RH 2.0. On constate ici et là, que l’entreprise 2.0 ne tient pas toujours toutes les promesses espérées. (même s’il faut mesure garder : les études comme celle de McKinsey montrent que performance, croissance, exportations et emplois créés sont en général proportionnels aux investissements réalisés dans le numérique.)

En résumé : ce n’est pas parce qu’on a une jolie boite de pinceaux et de couleurs, qu’on peut toujours produire un Van Gogh, ni même un tableau simplement correct. L’outil ne fait pas l’art.

Et les outils collaboratifs ne font donc pas le 2.0…

(Dans ce qu’on lui prête de collaboratif, de transversal, de flexible et réactif, ce sont la culture d’entreprise, managériale et l’implémentation assumée des process et axes de pouvoir, qui le font.)

A l’heure actuelle, il est certes nettement mieux de les utiliser (avoir un intranet collaboratif pour collaborer, exploiter le canal Web pour vendre, les medias sociaux pour socialiser, etc.) que de ne rien faire du tout.

Mais, pour autant, tout ce qui brille, n’est pas or.  Et espérer des miracles humains et économiques en ajoutant une pincée d’outils collaboratifs et une dose de community management quelque part en bout de chaîne ou en emballage cadeau, sans surtout rien déranger au reste, relève à mon avis de l’optimisme forcené.

Ce serait occulter la question des usages, et celle de leurs bénéfices perçus (pourquoi adopter des usages qui se surajouteraient aux process existants ?). Dans le meilleur des cas, ils le sont donc à la façon d’un élastique tendu, dont la traction repose souvent sur la dépense conséquente d’énergie de quelques uns : dès qu’on lâche l’élastique, il tend à revenir vers sa position initiale.

Aucun changement ne peut être révolutionnaire, efficient et mesurable, s’il n’est voulu et assumé dans *tous* ses tenants et aboutissants par les pilotes de toute organisation, que ce soit à l’échelle politique ou de l’entreprise. Or changer, c’est difficile.

Cela fait des années que je peste contre les agences qui vendent des paillettes 2.0 tout en mettant leurs clients sous dépendance à grand renfort de « mystères du web » et de « baguette magique du community management ». Là où il y a surtout lieu d’avoir un discours honnête et réaliste sur la crucialité de l’enjeu (bien réel), mais aussi sur la « changeabilité interne », et de viser en première démarche intégration d’usages et formation – accompagnement adaptés et hyper-localisés.

Donc comme le résume parfaitement Bertrand Duperrin ici,  « l’équation ‘Entreprise 2.0 = 1.0 + communautés’ est fausse et biaisée ». Et « le problème plus grave que prévu ».

Et le changement de paradigme, alors ?

Le numérique induit un élargissement référentiel, une architecture distribuée… et l’on a pensé pouvoir faire sans. Le numérique a un potentiel transformateur, mais cet effet structurant est bien trop large (l’échelle est sociétale) et bien trop diffusé (il touche chaque point des organisations, chaque individu… bientôt chaque objet) pour être à soi seul héroïque (et ROI-que) dans l’organisation seule, qui resterait en mode statique – autarcique.

Le 2.0 ne révolutionnera pas tant l’entreprise, que l’entreprise dans la société. 

Les routes (terrestres) n’ont changé l’organisation locale que parce qu’elles ont changé l’organisation globale. Les routes numériques, en cela, ne sont pas différentes.

Ce que je qualifie d’organisation 2.0 (ou 3.0, ou ce que l’on veut…) est donc moins l’entreprise 2.0 au sens souvent admis, que la façon dont ces canaux informationnels transforment la société, donc/dont l’entreprise (mais pas que).

Pour moi j’ai tendance à penser que sur les lignes actuelles, l’on se dirigera donc de plus en plus vers ce que l’on pourrait qualifier de BOM (business organization management) : du design organisationnel. Avec comme moteur la créativité et le sens, et comme matériau, flexible et scalable, le cloud computing. [prochain billet à venir]

Nous n’en sommes pas encore là : dans cette vision ce ne sont plus les flux qui se dérouleront dans l’organisation, mais les organisations qui évoluent en continu et s’organisent autour des flux et meta-flux.

Les écosystèmes de start-up ont donc probablement de beaux jours devant eux. Mais du point de vue de l’environnement déjà fortement structuré (celui de l’ETI ou de la grande entreprise, de l’administration, notamment), cela suppose de sortir les yeux (et les cerveaux) du micro-référentiel « organisation » actuel. Et il est probable que le prochain changement à conduire… soit celui des DRH et DSI elles-mêmes !

Je ne peux pas m’empêcher de conclure sur cet bon mot de Fred Poulet :
« Alors… consultants et éditeurs 2.0, dirigeants en temps de crise, vous chantiez 2.0 ?
Eh bien dansez maintenant ;-)
 »

 

Le débat sur Techtoc.tv 

 


Transformation de chooyutshing, sur Flickr (licence CC BY-NC-SA 2.0)


nov 262011
 
Foldable Fractal 2.0

Comme une immense fractale, l’humanité dispose d’une capacité de déploiement finie, limitée en superficie et ressources, alors qu’elle est, elle-même, en expansion infinie.

Et telle les fractales, il faut bien pourtant que le « périmètre puisse s’étendre » : puisque le tracé continue de grandir. Pour les fractales, cela suppose de regarder toujours plus près : dans l’infiniment petit, où le dessin se poursuit. Continue reading » Notre conquête de l’Amérique : globalisati…

nov 012011
 
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Avez-vous lu cette tribune d’Anselm Jappe, philosophe, « L’argent est-il devenu obsolète ? » publiée cette semaine sur LeMonde.fr ? Je partage complètement cet angle de vue car la mondialisation, réalisée de faits, fait aujourd’hui toucher nos systèmes à leurs limites « spatiales », ce qui suppose nécessairement, mécaniquement, sous peine de rupture de l’intérieur, de repositionner dans un référentiel plus large le rôle pilote qu’y tenait l’argent.

Dans un marché total, de « fin en soi », l’argent ne peut qu’au pire disparaître, au mieux redevenir simple « moyen », outil facilitateur d’échanges des biens et services produits, au service d’un enjeu supérieur : Continue reading » De la marchandisation au relationnel, nous passero…

oct 232011
 
Verstehen de kodomut, sur Flickr

D’ordinaire, si l’on vous parle « télépathie », vous traduisez « paranormal », irrationnel. (Enfin, considérons aussi avec modestie qu’à l’heure actuelle, une partie des mécanismes de l’empathie est encore au-delà de nos capacités d’analyse scientifique !)

Mais la télépathie stricto sensu se définit comme l’échange à distance de pensées ou de sentiments. Rien de bien surnaturel là-dedans.  Continue reading » L’empathie technologiquement enrichie : vers…

oct 182011
 
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300 candidates, chefs d’entreprises et cadres dirigeantes, à la 2ème édition des La Tribune Women’s Awards. Et il reste 15 nominées, sélectionnées pour leur parcours professionnel exemplaire. Continue reading » La Tribune Women’s Awards 2011 Techno &…

oct 102011
 
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Cette vidéo étant partout, ceux qui ne la connaissaient pas n’auront pas manqué d’occasions de la découvrir ces derniers jours ! Discours fait par Steve Jobs lors de la remise des diplômes aux étudiants de Stanford en 2005, vous en trouverez des retranscriptions textuelles ici en anglais, ou là en français.

Hormis beaucoup de citations et d’éloges convenus, j’ai vu peu d’analyses de son texte dont la structure et les principes sont pourtant intéressants, ni hasard ni simple biographie, mais plutôt « dessin ». Notamment de la première partie : « The first story is about connecting the dots. » (NB My second story is about love and loss ; My third story is about death.) Continue reading » « Connecting the dots » : la…

oct 062011
 
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Dans les civilisations orales, les frontières de l’interaction étaient moins « marquées » (au sens propre et figuré !) que dans la civilisation de l’écrit. Parler, écouter sont des façons de transporter la pensée de manière discontinue (en fragments) et relativement décloisonnée (passage continuel et transparent d’un thème à l’autre).

L’apparition de l’écriture, puis l’imprimerie, y ont apporté une notion de fermeture et de complétude, en matérialisant « l’interface homme – homme » : un parchemin, un manuscrit, un livre, et même un media audiovisuel, sont limités dans l’espace et le temps, le savoir se « discipline » (par discipline !), les idées couchées noir sur blanc sont « non négociables », sans interactivité directe.

Internet a réouvert ce champ, puisqu’il casse ces frontières spatiales, temporelles, et que de nouveau apparaissent fragmentation et décloisonnement dans l’échange de l’information : civilisation du zapping, de la mobilité !  Continue reading » L’interaction humaine, de la « le…

sept 302011
 
Watering the Sun de Conanil, sur Flickr

L’empathie est une notion complexe : ce sont les mécanismes servant notre conscience qui nous permettent de « comprendre » l’autre. Elle intègre une dimension à la fois affective (vous comprenez ses sentiments, ses émotions) et cognitive (vous comprenez ses états mentaux non émotionnels, par ex. ce qu’il croit ou sait).

Comme elle recouvre des réalités physiologiques que nous ne connaissons pas ou mal, l’empathie est depuis une vingtaine d’années un terrain de choix des neurosciences. (On sait, par exemple, que les « neurones-miroirs » s’activent aussi bien quand un individu réalise lui-même une action, que lorsqu’il se contente d’observer un autre individu de la même espèce l’effectuer).

L’empathie n’est pas faite (que) pour les bisounours ! 

On confond communément l’empathie, comprise sur le mode « bisounours surémotif », avec compassion, partage d’émotion, ou émotivité. Continue reading » L’empathie, qualité clé d’une civili…