De l’exorcisme à la psychologisation, une animation de la violence sociale.


  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn
  • Google Plus
  • Viadeo FR
  • Print
  • Email

L‘exorcisme est un rituel relativement universel, qui vise à expulser les démons qui se seraient emparés d’un être vivant. La psychologisation, la pathologisation, sont, dans nos sociétés modernes, l’une des façons les plus couramment admises et encouragées, de traiter le possédé pour chasser les démons.

Il s’agit d’exorciser certaines formes de violence sociales en les individuant, en les animant (étym. donner une âme) , par leur attribution interne à celui qui les subit, qui est alors déclaré en proie à… la maladie, la maladie mentale, un comportement, la prédisposition, ses qualités et ses défauts, etc.

Cette “possession”, de nos jours, est avérée par la caution “d’autorité spiritualo-rationnelle” de l’expert-exorciseur (le docteur, le professeur, l’éducateur, le clinicien, le travailleur social, le manager…) qui la détecte, et entend l’éloigner de ce corps.

Une erreur fondamentale d’attribution

L’erreur fondamentale d’attribution (Ross), le biais d’internalité, consiste face à un événement à privilégier les causes dispositionnelles (individuelles, internes) et sous-estimer les causes situationnelles (externes).

  • L’exorcisme (du grec – exorkismós, action de faire prêter serment) revient à obtenir une allégeance : l’attribution interne, parce qu’elle s’inscrit dans les cadres et rapports de pouvoir en place, possède l’avantage de ne pas chercher à les modifier ni remettre en cause l’ordre établi.
  • L’attribution interne est aussi souvent le seul recours, à défaut de pouvoir agir sur d’autres : dans une société fortement structurée (administrativée, industrialisée), la disposition individuelle est bien souvent la principale – sinon la seule – cause « travaillable ».
  • L’internalité tend également à être privilégiée du point de vue de l’évaluation : on sait ainsi, qu’indépendamment de l’événement lui-même, une personne émettant des explications internes est quasiment toujours mieux jugée qu’une personne émettant des explications externes.
  • Enfin, la norme d’internalité est socialement apprise, et reproduite. (Beauvois, Dubois)

Mais qui dit réalité d’une disposition, ne dit pas nécessairement cause essentielle rapportée à un effet donné : cette disposition interne, identifiée, peut être secondaire à l’effet observé : simple juxtaposition ou corrélation, effet ou conséquence dont l’effet observé est la cause, etc.

… sociétalement organisée

Ce phénomène est peu visible, car il opère à un haut degré d’organisation qui l’adosse – non sans les déformer – aux acquis de la science, et en retire donc sa légitimité. (ainsi que de celle « héritée » de l’Eglise, Cf. citation ci-dessous)

Mais ces « conclusions sociétalement légitimées » pêchent, en fait, par une cohésion insuffisante entre les concepts scientifiques et la réalité (notamment dans leur périmètre et leurs articulations interdisciplinaires, et donc dans les référentiels utilisés), ce qui fragilise leur capacité effective d’application.

  • Ce biais n’est pas conscientisé à l’échelle individuelle de chacun de ses protagonistes : il ne s’agit que d’actes ordinaires, banalisés, parfaitement intégrés aux rouages organiques – mais administrativés et normalisés – de la société : aux différentes instances éducatives, médico-sociales, etc.
  • C’est l’organisation-même de ces rouages qui, en structurant la façon dont le projecteur (les actes) est porté sur la « disposition-possession », réalise un effet-loupe : elle la traite – et donc implicitement l’établit – comme essentielle. Elle commet ainsi un déséquilibre de pondération, une erreur d’attribution, qui survalorise le poids de l’individu comme facteur causal, dans les événements de vie auxquels il est confronté, mais sous-estime la dimension sociale et collective (pourtant elle-aussi « fonctionnellement » perfectible, si l’on veut bien penser « sociothérapie » et non seulement « psychothérapie »).

… et désubjectivante, car sur-subjectivante

Ce mécanisme revient donc à déporter excessivement (et de façon croissante) sur l’individu soumis (qui subit) à une violence sociale, une « naturalité », une responsabilité, une culpabilité :

  1. qui représentent une violence supplémentaire (« double peine ») qui, chez la personne déjà fragilisée, peut redoubler une souffrance pré-existante et donc paradoxalement en aggraver les effets.
  2. dont l’antériorité se trouve ainsi épargnée, soit à un autre individu, souvent socialement plus établi (ex. violences sexuelles, familiales, psychologiques…) ; soit à une organisation ou à un groupe social plus difficile à remettre en cause et à faire évoluer (violences symboliques recouvrant des rapports de pouvoir, comme les discriminations, une organisation défaillante du travail ou des structures institutionnelles, économiques, etc.).

Manière aussi de pérenniser les démons de la violence sociale, car celui qui a subi, subira. Ou pire : reproduira.

 

L’exorciste décidera avec prudence de la nécessité d’utiliser le rite d’exorcisme après avoir procédé à une enquête diligente – dans le respect du secret confessionnel – et après avoir consulté, selon les possibilités, des experts en matière spirituelle, et, s’il est jugé opportun, des spécialistes en science médicale et psychiatrique, qui ont le sens des réalités spirituelles.
(Nouveau rituel, Concile Vatican II)

 

Quand les démons veulent produire les forfaits les plus noirs, ils les présentent d’abord sous des dehors célestes.
(William Shakespeare)

François chasse les démons de la ville d'Arezzo. (Giotto)

François chasse les démons de la ville d’Arezzo. Une des 28 fresques représentant la vie de Saint-François d’Assise, peintes par Giotto di Bondone à la basilique San Francesco à Assise (Italie). Domaine public.

  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn
  • Google Plus
  • Viadeo FR
  • Print
  • Email

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *