déc 202011
 
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Si vous envisagez de reprendre des études et n’êtes pas encore fixé sur la spécialité à laquelle vous consacrer, je vous recommande la lecture de cet article de Slate (merci à @Steven Petitpas)  qui vous dira tout sur la science des zombies. Outre l’éventualité de susciter des vocations il m’a, surtout, paru une bonne introduction pour ce billet, dont l’iconoclasme m’avait jusqu’ici préservée de le sortir de mes brouillons.

Nous avons donc désormais les cygnes noirs, et les zombies. Des sujets très sérieux, malgré les apparences. Une « véritable cure épistémologique », pour reprendre les termes de l’article, qui devrait d’urgence être prescrite à tous les experts de l’expertise et autres détenteurs monopolistiques du Savoir, qui n’ont pas toujours bien saisi que notre terre à nous aussi, est sans doute plate.

Du risque de méconnaître le risque

L’expertise : voilà un sujet orienté d’avance, étant donné que je n’ai encore jamais réussi à déterminer de quoi je pouvais bien être experte, ce qui n’a pas manqué de m’inquiéter (et accessoirement de pas mal me compliquer la vie) ! Mais l’idée même d’expertise présente des dangers bien réels. On se prend par exemple à rêver que certains génies de la finance s’adonnent à ces ludiques exercices de hacking neuronal, qu’ils paraissent avoir parfois un peu trop délaissés au profit de positions certes moins inconfortables (mais somme toute assez peu exposées à d’autres risques que purement virtuels).

  • Le risque de l’expertise, c’est d’abord l’aveuglement : qui vous fait décortiquer au microscope le grain de sable entre vos doigts pour l’expliquer et le prolonger en plage hawaïenne, à grand renfort de raisonnements brillants et d’abstractions élégantes. En oubliant de voir l’immense volcan qui se trouve juste sous vos pieds.
  • C’est aussi la difficulté à s’abstraire de ce qui enferme la pensée. Les dogmes, les conventions sociales, les querelles de clochers, l’étanchéité disciplinaire revendiquée, fragile assurance de rigueur scientifique dans une bulle de savon faite, aussi, de représentations prolongées, de limites de perception, de simplifications, de réflexivité, de singularité, et d’argumentation circulaire.
  • Et c’est celui de l’escroquerie intellectuelle tapie derrière les langages hermétiques, les chiffres et les codes, les signes cabalistiques et les symboles auxquels les techniques les plus ésotériques n’ont rien à envier. Dont l’effet est, dans le meilleur des cas, de préserver les enceintes fortifiées d’une oligarchie d’initiés. Et donc dans le pire, de pouvoir raconter à peu près n’importe quoi pendant très longtemps, sans que personne ne songe même à le contredire (notamment pas ceux qui le pourraient : entre gens sérieux, de bonne compagnie et très occupés, pensez-vous).

Vous me direz que la vision est sévère et caricaturale ;) Certes. Mais c’est aussi une conscience à ne jamais quitter de l’infinie petitesse de notre savoir, des frontières de nos connaissances, de nos certitudes, tout experts (et tous experts) si éduqués et avertis – par rapport aux générations précédentes – que nous soyons tous aujourd’hui. Nous ne savons rien : c’était déjà le cas hier, et ce le sera encore demain.

Nos mathématiques financières sont par exemple à peu près aussi aptes à décrire notre monde, que ce que la science contemporaine reproche à l’astrologie et à l’astronomie géocentriques de l’avoir été hier. Et les arrogantes certitudes de maîtrise des (micro)risques dont se parent foi et rites technicistes auto-confortés par un langage scientifique, n’ont d’égale que la méconnaissance quasi-absolue, et l’amplification assumée, de ceux (hautement-improbables-puisqu’on-ne-sait-pas-les-évaluer), qui se situent tout autour ou à l’échelle au-dessus.

La science qui fait avancer le monde… ou le monde qui fait avancer la science ?

Le monde n’avance pas en prolongeant de l’intérieur, en justifiant et en raisonnant élégamment, ce qui a marché avant ou marche localement. Il avance en détectant et en essayant de combler ce qui (aurait dû/pu marcher mais) ne marche pas.

Le futur est le fruit de lignes de force et de macro-transformations dont nous ignorons tout et que nous ne maîtrisons en aucune façon. Mais qu’il est sans doute temps désormais d’explorer (ne serait-ce que pour ne plus y laisser la part si belle à la magie et à la superstition).

La créativité et la démarche tâtonnante du bâtisseur, de l’explorateur, de l’artisan, de l’artiste, de l’autodidacte, ne sont que tentatives modestes de résolution : combler les brèches, essayer un autre chemin, relier ce qui diverge, passer du désordre à l’ordre et inversement (et non pas « ordonner un peu plus l’ordre tout en ignorant le désordre »), créer du sens.

Mais il faut pourtant espérer que leurs orientations actuelles deviennent le terrain de jeu des scientifiques : il faut hacker l’expertise, ouvrir les paradigmes, retrouver l’humilité du « non savoir » mais du « essayer de faire », notamment en cherchant les voies de l’intégration du peu (de savoirs) que nous possédons. 

L’empirisme artisanal est certes loin de « science exacte » et de démarche infaillible. Mais enfin, quoi qu’en pensent beaucoup, dont une proportion étonnamment non négligeable d’experts très sérieux avec de belles cravates (ou parfois sans, la cravate n’ayant en fait que peu à voir là-dedans, si ce n’est par pure fantaisie, et subsidiairement par le même effet Milgram que la blouse blanche), nos plus doctes et rationnelles connaissances ne nous ont, elles non plus, jamais garanti que le soleil se lèverait demain.

Ceci n’engageant que moi, n’hésitez surtout pas à protester, et à revendiquer votre expertise ! (enfin… si vous l’osez encore :D)

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Quand je n’ai plus de rouge, je mets du bleu. (Picasso)

Grau, teurer Freund, ist alle Theorie
Und grün des Lebens goldner Baum.
(Goethe, in Faust)

 


« Constraction of deformation » de markb120, sur Flickr. (licence CC BY-NC-ND 2.0)
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