L’Effet Pygmalion. Etiquettes, stéréotypes et prophéties auto-réalisatrices.


Les travailleurs sociaux, les professionnels de l’éducation, des ressources humaines, savent qu’apposer une étiquette est beaucoup plus facile que de la décoller.

Connu en sciences de l’éducation parmi les déterminants de l’échec scolaire liés à l’enseignant même, le phénomène d’étiquetage a été mis en évidence par Rosenthal et Jacobson, qui l’ont baptisé « Effet Pygmalion ». L’effet Pygmalion décrit la capacité des attentes sociales à créer la réalité sociale.

Deviens ce que je crois que tu es …

Après une première expérience significative de Rosenthal, qui a fait évaluer par ses étudiants les performances de rats arbitrairement désignés « exceptionnels » ou « peu intelligents », et a pu, contre toute logique, corréler les résultats des rats avec ses prédictions fantaisistes, le test a été transposé en milieu scolaire.

Ces chercheurs ont donc fait passer à des élèves un premier test, supposé identifier les plus « doués » et ont laissé porter à la connaissance des enseignants une liste d’élèves prometteurs … en réalité choisis au hasard. (pour des raisons évidentes d’éthique, seule la prédiction positive a été expérimentée)

… A la fin de l’année, ils ont constaté un progrès significatif, aux tests et sur le plan scolaire, de tous les élèves qui avaient été présentés comme précoces. (Ce progrès s’estompe dans le temps pour les plus jeunes.)

Il a également été mis en évidence une homogénéisation des résultats de ces élèves (minoration de leurs erreurs par les enseignants), des relations préférentielles avec les enseignants et des rôles plus importants dans le système classe et l’organisation du groupe.

Plus inquiétant, la perception de la conduite des élèves par les enseignants, a permis de relever, pour les enfants du groupe témoin pour qui il n’existait pas d’attente positive, des jugements d’autant plus défavorables qu’ils progressaient … de façon « improbable » !

La prédiction du maître tend donc à lui donner consistance, à influencer à la fois les performances elles-mêmes et l’évaluation qu’il en fait : un enfant dont l’enseignant attend qu’il soit bon élève ou mauvais élève a de plus fortes chances de le devenir …

Le processus des prophéties auto-réalisatrices

Les attentes de l’enseignant se fondent, en partie, sur des éléments subjectifs. Elles se traduisent, de façon plus ou moins inconsciente et subtile, par un traitement différentiel : des attitudes et des interactions organisationnelles, techniques, évaluatives, affectives, différentes avec l’élève.

De quoi engendrer chez ce dernier des perceptions, des conceptions (notamment de lui-même), des réactions elles aussi adaptées, qui vont venir s’inscrire dans ce cadre normatif, qu’elles vont donc conforter, et renforcer.

Le mécanisme structurant est simple : traitement différencié => ressenti de dévalorisation => perte de confiance en soi => échecs => amplification des projections et attentes négatives du maître => réactions négatives et dévalorisation de soi accrues de l’élève => … etc.

A contrario, si l’image projetée est positive, l’anticipation va, inconsciemment, provoquer une modification de comportement « enrichissante », afin que l’événement attendu (la réussite) se réalise.

Plusieurs expériences de correction de copies en aveugle dans l’enseignement secondaire – particulièrement sensibles dans les matières scientifiques – ont ainsi fait apparaître une surévaluation des bonnes copies de garçons, une sous-évaluation de celles de filles ; et inversement plus d’indulgence pour les mauvaises copies de filles mais moins pour celles de garçons. Les garçons « ont des possibilités mais ne travaillent pas assez », les filles « font ce qu’elles peuvent » : cette évaluation des élèves selon un double standard lié à leur sexe, crée, là aussi, des conditions « favorables », un environnement, susceptibles d’impacter toute leur scolarité. (BOEN hors série n°10 du 2 novembre 2000).

Dans ce phénomène de prophétie auto-réalisatrice (« self-fulfilling prophecy »), décrite par Merton en 1948), c’est donc l’enseignant qui met en place une anticipation qui va provoquer une modification subtile de comportements induisant la réalisation de l’événement auquel il s’attend.

Etiquetage et vie socio-professionnelle

La théorie de l’étiquetage (« labelling theory ») élargit ce cadre d’interprétation de l’effet Pygmalion, et les travaux de Goffman, de Becker, sur les phénomènes de stigmatisation, concluent également que « la déviance n’est pas simplement le fait objectif de ne pas se conformer aux normes mais tout autant la conséquence d’une étiquette qui est collée au dos du déviant par ceux qui le repèrent et le traitent ».

Au delà de la dimension éducative, ces mécanismes de projection sont donc tout aussi cruciaux dans d’autres domaines : le regard porté par l’autre, notamment par l’employeur ou le recruteur, revêt également cette stigmatisation qui fait que la personne finit par ressembler … à l’image qu’on lui renvoie !

Une étude portant sur les représentations sociales des employeurs à l’égard des bénéficiaires du RMI (Uhlik, 1992) a ainsi montré que leur intention d’embauche porte en majorité sur un demandeur d’emploi plutôt que sur un allocataire du RMI, et que lorsque ces derniers sont exceptionnellement retenus, l’employeur présuppose un manque d’autonomie qu’il prévoit de compenser par une surveillance renforcée … créant ainsi un effet de halo et amorçant d’emblée une dynamique perverse.

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais le jugement sur les choses », disait Epictète. D’où l’intérêt pour chaque instructeur, chaque employeur, chaque manager, de rester conscient de cette distorsion permanente (et inévitable ?) de nos perceptions et nos attitudes, et du fait qu’aucun de nous n’est à l’abri de ses préjugés.

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